La dette extérieure de la Grèce et les rivalités impérialistes – Les dossiers du BIP

Monthly Review

Grèce

La dette extérieure de la Grèce et les rivalités impérialistes : «Un voleur chasse l’autre»

Stavros MAVROUDEAS
20/02/2010 – BIP n° 135

http://dossiers-du-bip.fr/Monthly%20review/MR-dette-Gr%E8ce-BIP-n%B0135.html


L’actuelle crise économique en Grèce rappelle à son peuple une tragédie antique entremêlée d’une mauvaise farce théâtrale (mise en scène pour le compte des bourgeoisies européenne et grecque).

La farce passe la première. Jusqu’à très récemment les deux partis de l’ordre établi (le PASOK, centre-gauche, et la Nouvelle démocratie, centre droit) affirmant dans leur prêches que leurs politiques économiques avaient rendu la Grèce de plus en plus forte. Leurs leitmotivs divergeaient un peu et il y avait, bien entendu, les tiraillements coutumiers, mais le message était en fait le même. L’Union européenne de son côté tolérait toutes ces vantardises. Il était bien connu, non seulement à Athènes mais aussi à Bruxelles que les données grecques – de même que celles de l’Italie et de plusieurs autres pays membres de l’UE – étaient trafiquées lors de leur introduction dans l’eurozone. Le récent exposé (qui a commencé dans le New York Times) concernant l’aide de Goldman Sachs au gouvernement PASOK de l’époque, pour déguiser une partie de sa dette publique au moyen de swaps de devises, vaut une admission publique. (Comme il apparaît maintenant, Goldman Sachs avait aussi «aidé» plusieurs autres gouvernements européens). Évidemment, l’UE (et ses puissances dominantes l’Allemagne et la France) savaient parfaitement bien ce qui se tramait. Mais ils avaient pris la décision politique d’intégrer les plus faibles économies européennes dans l’eurozone. Cette décision n’était pas motivée par la bienveillance, mais par simple rapacité. Leurs économies et leurs entreprises ont beaucoup profité des cette intégration. Leurs «paquets d’aide», dont ils se vantent tellement, ne sont que peu de chose par rapport aux profits qu’ils ont raclé sur le dos des économies les plus faibles. Par exemple, la Grèce avant d’entrer dans la Communauté économique européenne (CEE), avait une balance des paiements excédentaire vis-à-vis des économies européennes. Depuis son incorporation et particulièrement après l’introduction de l’euro, sa balance commerciale est déficitaire.

C’était là le premier acte de la farce: La Grèce, un membre de l’UE, navigue vers la prospérité. Le second acte était beaucoup plus amer. Depuis les dernières élections, tous les media politiques et de propagande du système ont changé leur musique. Soudain nous découvrions que l’économie s’écroulait et que le déficit public et la dette extérieure étaient plus importants que ce que l’on pensait auparavant. Bien entendu il y a encore eu quelques tiraillements entre le PASOK et la ND, où le premier blâmait l’autre d’avoir échoué et l’accusait même d’avoir trafiqué les données statistiques. C’était du déjà vu. Six ans plus tôt, quand la ND avait succédé au PASOK l’actuel ministre des Finances (celui qui accuse la ND de présenter des données frauduleuses) était le secrétaire d’état de ce même ministère; il était aussi membre du Conseil économique, et c’est alors que les combines avec Goldman Sachs, mentionnées plus haut, ont été manigancées. Maintenant, selon la nouvelle musique – jouée aussi bien le PASOK que la ND, malgré leurs mesquines querelles – il s’agirait du «devoir national» de chaque citoyen de se serrer la ceinture et – ce qui auparavant aurait été impensable – d’accepter des coupes de salaire, des diminutions de prestations de la sécurité sociale, la détérioration des rapports de travail et le recul de l’âge de retraite.

Voilà maintenant qu’arrive la tragédie. Selon des experts aussi bien grecs qu’étrangers, le peuple grec doit se soumettre à une «dévaluation interne». C’est un terme très joli, montrant que les groupes de réflexion capitalistes sont, à l’occasion, capables de fournir une touche poétique. Comme toute personne sensible peut le deviner, une «dévaluation interne» est une expression contradictoire; vous ne pouvez pas dévaluer une pièce de monnaie dans votre poche droite par rapport à la même pièce dans votre poche gauche. Mais comme il a été cyniquement admis quand on leur a posé la question, ce terme n’était qu’un masque pour une politique d’austérité: si vous ne pouvez pas dévaluer votre monnaie, vous devez réduire vos salaires et vos retraites. Maintenant le scénario de la tragédie est révélé. Le peuple grec, particulièrement la classe ouvrière, doit payer pour le salut du capitalisme grec.

Il y a quelques touches finales. La politique économique grecque est ouvertement sous le contrôle de Bruxelles; même les semblants à la souveraineté nationale ont été mis de côté. En fait le pays est dans une situation de souveraineté limité. Alors qu’il y a quelques jours le PASOK proclamait encore qu’il se battait pour préserver le droit du peuple à se gouverner, maintenant il est admis ouvertement que Bruxelles gouverne l’économie et que nous sommes obligés de suivre des ordres. Récemment un commentateur à décrit la situation très précisément: c’est une nouvelle occupation – comme celle des Nazis lors la Seconde Guerre – mais cette fois-ci elle est économique.

Quelle-est la vérité derrière cette hideuse façade? L’économie capitaliste grecque est bien en crise, non seulement à cause de l’actuelle crise globale du capitalisme, mais aussi à cause des problèmes particuliers grecs. Au début de la crise tous les partis bourgeois avaient dit que ce n’était qu’une affaire financière qui ne toucherait pas l’économie grecque parce que le secteur financier n’était pas exposé aux investissements toxiques. Ce mythe s’est effondré rapidement alors que la crise s’est avérée ne pas être une simple affaire financière mais que ses racines se trouvaient implantées dans son économie réelle. De surcroît ces racines ce situent dans l’économie grecque elle-même. À part les tendances de la crise générale qui se manifestent également dans l’économie grecque, il y a aussi certains problèmes structurels qui les aggravent. Le plus sérieux de ces problèmes est la participation de la Grèce à l’intégration européenne. Quand le capitalisme grec – un capitalisme de mi-niveau avec des activités impérialistes correspondantes – a choisi de participer à l’intégration impérialiste, il a aussi ambitionné d’élever son rang sur l’échelle impérialiste. Toutefois, il est rapidement devenu évident que cette participation avait pour conséquence l’affaiblissement de la compétitivité grecque par rapport aux économies hégémoniques européennes. La preuve la plus claire de cela était la transformation de la balance de paiements, comme mentionné plus haut, de surplus en déficits. L’ouverture de l’économie grecque a conduit au démantèlement de sa structure de production, datant des «vingt années glorieuses» (1950-70) du capitalisme grec. Les activités de service sont venues dominer l’économie et des entreprises multinationales en prirent le contrôle de larges parties. Cela ne veut pas dire que l’économie grecque s’est désindustrialisée, comme on le croit populairement. L’industrie existe et certains secteurs sont assez vibrants. Toutefois, cela ne représente pas de structure de production cohérente et compétitive. Le capitalisme grec a essayé à contrer cette détérioration avec son exploitation impérialiste brutale d’autres économies balkaniques. Après l’effondrement du bloc soviétique, des sociétés grecques se sont étendues agressivement dans les économies balkaniques et récolté des profits significatifs. Ainsi depuis les années 1990 jusqu’à l’arrivée de la crise économique actuelle, le capitalisme grec obtenait des profits significatifs de ses activités externes. À ceux-ci étaient ajoutés les profits de l’exploitation accrue des travailleurs à l’intérieur de la Grèce. La Grèce est un des pays en Europe ayant la plus longue durée de travail et une grande partie de ce travail n’est pas payé. De surcroît une importante «économie parallèle» avec des relations de travail quasiment non-régulées facilite l’accroissement du taux d’exploitation.

L’arrivée de la crise mit fin à cette fête. La fragilité et les contradictions internes du capitalisme grec ont fait surface. Au même moment, la crise globale a aussi frappé durement d’autres pays balkaniques – particulièrement la Roumanie. Cela a aggravé la concurrence entre les capitaux étrangers dans ces économies; des joueurs plus musclés – particulièrement des pays dominants de l’UE et aussi les États-Unis – ont joué des coudes et dégagé de ces pays les capitaux grecs, jugulant ainsi cette artère économique importance.

Entretemps, l’état bourgeois grec a activement contribué à la profitabilité capitaliste par des subsides directs et indirects. Il est ironique que, sous une loi scélérate promulguée par le gouvernement PASOK précédent, l’état grec subventionna des entreprises pour relocaliser dans d’autres économies balkaniques. Cela a signifié la fin de l’industrie textile en Grèce du nord au fur et a mesure que les capitaux grecs acceptaient les subventions, fermaient leurs usines, licenciaient les travailleurs et relocalisaient de l’autre côté de la frontière où les salaires étaient de loin inférieurs. Quand les choses ont commencé à s’aggraver, l’état a lancé une aide encore plus grande. Il a organisé en 2004 les onéreux Jeux Olympiques. Cela a donné une impulsion bienvenue à l’activité et la profitabilité capitaliste. D’un autre côté, ces mesures ont fait monter en flèche la dette publique. Ce ne sont pas les capitaux grecs qui ont profité de cette extravagance. Des capitaux étrangers, particulièrement ceux de l’UE, ont raflé la plus grande partie du gâteau. Ils avaient déjà pénétré extensivement l’économie grecque; et par conséquent ils ont bénéficié d’une grande partie des travaux d’infrastructure, la part du lion des grandes affaires des Olympiques de 2004. Par conséquent, la clameur des puissances européennes concernant la prodigalité des Grecs qui gaspillaient l’argent français et allemand est, pour le moins, hypocrite. Ils ont déjà reçu beaucoup plus que ce qu’ils ont investis avec les paquets d’aide communautaire de toutes ces années.

La question toutefois est, pourquoi tout ce drame concernant la menace globale d’une faillite grecque? Après tout ce n’est pas seulement la Grèce mais d’autres pays capitalistes plus avancés vivent avec d’importants déficits et dettes publiques. Même aujourd’hui d’autres pays ont des dettes en pourcentage de leur PIB qui sont supérieures à celles de la Grèce (par ex. 170% au Japon, 114% en Italie). Les États-Unis ont un problème similaire également, leur dette est estimée atteindre 90% de leur PIB, et il lui faudra 10 ans pour revenir à des niveaux «gérables». De plus, l’économie grecque est petite, alors que beaucoup d’autres économies avec des rapports similaires de dette/PIB sont de loin plus importants et constituent ainsi un bien plus grand danger systémique.

Ce conflit est vraiment dû à des rivalités inter-impérialistes et aux manœuvres des pays impérialistes les plus importants pour passer une partie de leurs charges sur des économies plus faibles et moins développées. Le capitalisme moderne a appris les leçons des crises capitalistes précédentes. Par conséquent, depuis le commencement de la crise actuelle, il a employé toute sa grosse artillerie. Laissant tomber des mantras néolibéraux, il a assoupli la politique monétaire et même lâché des paquets fiscaux considérables. Ces politiques monétaires et fiscales activistes, semblent avoir atténué quelques uns des effets de la crise donnant lieu à des signes suggérant une faible reprise. Cependant, cette reprise est loin d’être certaine, particulièrement depuis que les mesures de relance ont été annulées ou épuisés trop tôt. Cela pose un problème sérieux. Une reprise forte est nécessaire pour pouvoir récupérer le coût du financement des «paquets de relance» (autrement il résultera une inflation combinée avec un double plongeon ou une stagnation). Ainsi donc la crise économique s’exprime maintenant comme une crise fiscale.

Arrivent maintenant les rivalités dans le contexte de l’UE. Il est bien connu que l’UE n’est pas une zone monétaire optimale. Les grandes disparités entre les économies qui la constituent, la rend susceptible à des «chocs asymétriques». C’est pour cette raison que la crise actuelle menace sérieusement la cohésion de l’eurozone. Les puissances hégémoniques européennes avaient en fait décidé à l’avance de discipliner les économies les plus arriérées de la zone et en même temps de faire des profits importants par le biais du chantage aux taux d’intérêt. Ainsi donc le problème de la dette est consciemment exacerbé de manière à:

  • forcer la réduction des coûts de main d’œuvre (rendant ainsi leurs propres activités plus profitables);
  • imposer des taux d’intérêt plus hauts (donnant ainsi aux institutions financières, qui sont les principaux prêteurs un bonus considérable);
  • réduire la quantité d’argent nécessaire dans le cas où un «paquet de sauvetage» deviendrait incontournable.

L’Irlande était le premier à succomber aux pressions pour l’obliger à effectuer une «dévaluation interne». La Grèce est la seconde, mais ici la situation politique et sociale est beaucoup plus délicate car la Gauche y est beaucoup plus forte. D’autres seront confrontés au même problème.

Le capitalisme grec est dans le jeu et tente de transformer ses difficultés en opportunités. Il n’a manifesté qu’une faible résistance aux pressions mentionnées ci-dessus (bien qu’il sache que le cœur du problème se situe dans sa participation à l’eurozone) à cause des déséquilibres internes et des craintes géopolitiques (par exemple, le conflit avec la Turquie). Ainsi a-t-il lâché la politique économique à Bruxelles et consenti à payer une forte prime sous forme de taux de risque aux prêteurs étrangers. En conséquence, il pousse pour des profonds changements structurels pro-capitalistes en soulevant le spectre de la défaillance, tout en pleurnichant d’y être obligé par l’UE. Voilà comment il paie la prime aux impérialismes européens plus forts, tout en tentant de passer la charge sur le peuple grec.

Dans ce cas, un voleur (les puissances hégémoniques européennes) vole un autre (la bourgeoise grecque) qui à son tour la fait payer aux peuple travailleur de Grèce. C’est la partie la plus tragique de la pièce. Contrairement aux diatribes des media grecs et internationaux affirmant que les Grecs sont dépensiers, en Grèce les politiques d’austérité ont derrière-elles une histoire de 30 ans (depuis 1985), et le niveau de vie des travailleurs s’est détérioré rapidement, particulièrement depuis l’introduction de l’euro […] Ce peuple peut-il endurer une nouvelle détérioration? Dans les tragédies antiques grecques, il y a généralement un deus ex machina. Le seul deus ex machina dans cette pièce est un mouvement ouvrier fort, capable de renverser cette hideuse façade.


Sur l’auteur

Stavros Mavroudeas a étudié au Département économique de l’Université d’Athènes (B.A. Économie 1985), SOAS-University of London (M.Sc. Economlics 1986), Birkbeck College – University of London (PhD Economics 1990). Il est actuellement professeur associé en Politique économique au Département économique de l’Université de Macédoine. Ses publications complement «Convergence or Divergence: the Case of Greece», «Forms of Existence of Abstract Labour and Value-form», «Regulation Theory: The Road from Creative Marxism to Post-Modern Disintegration»; «Periodising Capitalism: Problems and Method – The Case of the Regulation Approach»; «Overworked Greeks? Working Time Trends in Greece»; «A History of Contemporary Political Economy and Post-Modernism»; et «Grossmann, Kalecki and the Theory of Crisis: A Comment on Trigg»; «Henryk Grossmann’s Falling Rate of Profit Theory of Crisis: A Presentation and a Reply to Old and New Critics.»


[Monthly Review, 20.2.2010]

One response to “La dette extérieure de la Grèce et les rivalités impérialistes – Les dossiers du BIP

  1. Γαλλική μετάφραση του «Το εξωτερικό χρέος, οι ιμπεριαλιστικοί ανταγωνισμοί» δημοσιευμένη στο Dossiers BIP.

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